
La vision qui s’offrit à lui était d’une beauté presque irréelle.
La nature, ici, semblait respirer la magie — ou peut-être était-ce la magie elle-même qui se nourrissait de la nature. Difficile de dire où commençait l’une et où s’achevait l’autre.
Dans les yeux du théurge mystique, le monde changea.
Les lignes de force affleuraient désormais à la surface du réel comme des rivières de lumière. Elles serpentaient entre les racines colossales, grimpaient le long de l’écorce millénaire des arbres, puis s’élevaient dans l’air nocturne avant de se mêler aux étoiles. Des filaments d’énergie aux teintes changeantes — azur profond, vert émeraude, violet incandescent — s’entrecroisaient, se nouaient, se séparaient, parfois fusionnaient en pulsations plus intenses.
C’était comme si l’univers entier était devenu un gigantesque métier à tisser.
Chaque filament vibrait d’une note invisible, chaque croisement produisait une harmonie silencieuse. La trame magique du monde se révélait dans toute sa splendeur, brillante comme un vitrail vivant dans l’obscurité de la nuit.
Et au cœur de cette tapisserie lumineuse, certaines présences brillaient davantage.
Seledra, penchée sur Siliriel, irradiait une lumière douce et dorée. Les pouvoirs de la Couronne d’Arvandor pulsaient autour d’elle comme un halo protecteur, tentant de maintenir la vie accrochée au corps de la rôdeuse.
Les enchantements portés par chacun de leurs compagnons se dévoilaient eux aussi.
Vëla, en particulier, apparaissait comme une véritable constellation vivante. Sa chemise de mailles, ses gants, sa cape, jusqu’à ses armes, tout autour d’elle flamboyait de puissants enchantements. Les auras se superposaient, se renforçaient, dessinant autour de la paladine une silhouette presque solaire.
Seledra n’était pas en reste.
Et Siliriel… même dans cet état, la ranger portait elle aussi l’empreinte de nombreuses magies anciennes.
Mais Aël’Telàwërith ne se laissa pas distraire par la splendeur du spectacle.
Toute son attention se concentra sur celle qui reposait à ses pieds.
Et ce qu’il vit confirma ses craintes.
Les pouvoirs divins de la prêtresse s’épuisaient contre un mur invisible. Ils se heurtaient à quelque chose de différent, de fondamentalement étranger à leur nature.
La magie à l’œuvre était profane.
Et pire encore.
Elle était sournoise.
Un voile sombre, presque imperceptible, serpentait à travers les flux lumineux entourant Siliriel. Il ne s’agissait pas d’une force brute, mais d’une présence insidieuse, une énergie pernicieuse qui s’accrochait aux fibres vitales de la ranger comme une racine parasite.
Le doute s’insinua dans l’esprit de l’Ar’Tel’Quessir.
¤ Si tout cela n’était qu’un test… il était d’une cruauté inouïe.¤
Siliriel n’avait survécu que grâce à sa constitution exceptionnelle. Beaucoup d’autres auraient déjà succombé.
Et lui… Lui qui était probablement la cible première…
Il aurait peut-être été tué sur le coup.
Un test ?
Ou une tentative d’assassinat ?
Ils étaient observés depuis des jours. De cela, il en était désormais convaincu. Mais cette attaque brutale changeait tout.
Quelqu’un s’opposait-il déjà à leur quête ?
Et si tel était le cas… qui ?
Les questions se pressaient dans son esprit comme une tempête.
Heureusement, le Faern-Suoress n’avait nul besoin de concentration pour maintenir sa vision. Elle était devenue aussi naturelle que la respiration.
La voix de Seledra rompit le silence, trahissant l’inquiétude de ceux qui se heurtent à une impuissance insupportable.
Aël’Telàwërith ne répondit pas immédiatement.
Il continuait d’observer.
Car il y avait autre chose.
Quelque chose de bien plus subtil.
Là, dans l’ombre des flux lumineux… un second phénomène se révélait peu à peu. Une magie différente. Presque invisible tant elle était fine.
Une magie parasite.
Elle ne détruisait pas Siliriel.
Elle l’habitait.
Comme une graine noire qui aurait trouvé refuge dans un corps vivant pour s’y développer lentement.
L’elfe doré fronça imperceptiblement les sourcils.
Pourquoi ?
Pourquoi déployer une magie aussi délicate… si la première attaque était censée tuer la cible ?
La question restait suspendue.
Mais l’urgence était ailleurs.
— Oui, Seledra. Je vois.
Sa voix demeurait calme.
— Si vous n’y parvenez pas, c’est parce que vous n'avez pas cherché au bon endroit. Il s’agit de magie profane. Et… elle soulève beaucoup de questions. Nous y reviendrons à bord.
À cet instant précis, Siliriel bougea.
Ses lèvres tremblèrent.
Deux mots s’en échappèrent dans un souffle fragile.
"Pas… seule…"
Aël’Telàwërith inclina légèrement la tête.
— Non, en effet.
La paladine de Torm intervint à son tour, proposant son aide.
Une aide noble… mais vaine.
— Avez-vous compris qu’elle n’était pas seule… ou que nous ne l’étions pas ?
Son regard bleuté se leva vers elle.
— Votre analyse est juste, servante de la Furie Loyale. Deux magies profanes sont à l’œuvre. La première aurait pu la tuer. Ou moi. La seconde est plus insidieuse.
Il posa doucement sa main près du visage de la ranger.
— Siliriel n’est pas seule, parce que cette magie s’installe en elle. Elle s’y développe. Et elle n’a pas les mêmes besoins que son hôte.
Il marqua une pause.
— Elle a seulement besoin qu’elle reste en vie.
Les yeux auréolés de lumière du prêtre-mage se posèrent sur Vëla, et il lui offrit un sourire empreint de gratitude.
— Ce n’est pas une maladie. Vos dons de guérison ne pourront rien contre cela. Seule la magie peut espérer contrer la magie.
Restait à savoir s’il en aurait la puissance.
Il possédait les connaissances nécessaires. Mais face à un sort d’un tel raffinement…
La réussite n’était pas garantie.
Devait-il attendre ? Observer encore ? Apprendre davantage sur l’auteur de cette œuvre perverse ?
La curiosité d’un mage aurait pu l’y pousser.
Mais la vie d’un enfant de Corellon Larethian n’était pas un terrain d’expérimentation.
Il n’hésita plus.
— Bien… je vais tenter quelque chose. Si cela fonctionne, nous devrions retrouver notre Siliriel… en pleine possession de ses moyens.
Son regard s’assombrit légèrement.
— Et quelque chose me dit que nous allons en avoir besoin… très bientôt.
Le théurge mystique commença son incantation.
Ses doigts fins se mirent à tracer dans l’air des figures anciennes, gestes précis hérités d’antiques traditions arcanes. Dans la trame lumineuse qu’il percevait, ses mouvements prenaient une dimension nouvelle : il semblait réellement saisir les fils du monde pour les déplacer, les croiser, les délier.
Il tissait sa propre magie dans la tapisserie universelle.
Un sort de dissipation suprême.
Une lame invisible destinée à trancher les liens occultes qui enserraient la ranger.
Les dernières syllabes s’échappèrent de ses lèvres.
Puis le silence retomba.
Aël’Telàwërith demeura immobile.
Son regard fixé sur Siliriel.
Dans la vision magique, les flux d’énergie ondulaient encore autour d’elle. Les filaments parasites frémissaient… hésitaient… résistaient peut-être.
Ou cédaient.
Impossible de le dire encore.
Dans le silence suspendu de la nuit, le prêtre-mage murmura une courte prière à Corellon Larethian.
Si le Père des Elfes pouvait influer sur le cours des choses… c’était l’instant.
Derrière lui, la voix de la capitaine Sîlath parvint jusqu’à eux, apportant des nouvelles rassurantes sur l’équipage.
Aël’Telàwërith les entendit à peine.
Tout son univers tenait désormais dans un seul souffle.
Dans ce corps étendu à ses pieds.
Dans l’espoir fragile que la magie cède.
Que la ranger ouvre les yeux.
Et que la guerre qui venait de commencer ne lui ait pas déjà coûté l’une des siens.

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