Trop tard.
Par la Sentinelle Éternelle, ils étaient arrivés trop tard.
Il ne restait plus rien à offrir à Narvreen sinon une prière pour accompagner son âme. Si les dieux avaient choisi cette heure, alors elle devait être acceptée. Tel était le fardeau du paladin : plier l’échine devant la volonté divine, même lorsque le cœur réclamait de lutter encore.
Pour lui, sa propre existence ne lui appartenait plus depuis longtemps. Elle s’était arrêtée le jour où sa famille avait été massacrée, sans raison, pour la seule ivresse du sang. Ce qui marchait depuis n’était qu’un sursis accordé par Heaum. Quand son service prendrait fin, le dieu le rappellerait.
Son unique ambition était de se montrer digne, afin de rejoindre un jour les Vigilants immortels de la Tour de Guet.
La mort ne lui inspirait aucune crainte. Il l’avait déjà connue.
Mais elle devait avoir un prix, une utilité, un éclat d’honneur. Mourir inutilement aurait été une faute.
Chercher Narvreen promettait encore des réponses. La suggestion de Kryssyyor se tenait. Du moins, jusqu’à ce que la pensée de Gloäar frappe son esprit comme la foudre.
Ils arrivaient.
Plus de temps. Plus de délai accordé aux hésitations.
Le visage du paladin demeura de marbre, mais derrière ses yeux morts, les possibilités naissaient et s’effondraient avec une brutalité implacable. Défendre le bourg ? Illusoire. Les quelques hommes qu’il avait vus s’entraîner n’étaient pas une armée. En face, c’était une force aguerrie, disciplinée, venue pour prendre — et détruire.
La brèche du rempart était une invitation au massacre. S’y concentrer ouvrirait dix autres plaies. Tenir reviendrait à condamner les habitants.
Ils savaient tous pourquoi ces troupes convergaient vers cet endroit oublié du monde.
L’anneau.
Et ceux qui le convoitaient ne reculeraient devant rien.
Il fallait décider. Maintenant. La bonne réponse importait presque moins que la rapidité avec laquelle elle serait appliquée.
La voix d’Elion trancha net.— Nous abandonnons Narvreen. S’il a vendu son âme, qu’il en affronte le prix.
Il se tourna vers le comte Enguerrand. Il lui devait la vérité, entière, sans détour.— Ils viennent pour l’anneau. Ceux qui galopent vers nous ne sont que l’avant-garde. D’autres suivront. Ils se battront entre eux s’il le faut, puis le survivant fouillera chaque pierre jusqu’à nous trouver. Vous, moi… et ce qu’ils désirent.
Son auréole se fit plus vive, répandant autour de lui une clarté chaude qui chassait la panique et rendait aux esprits leur lucidité.— Il n’existe, selon moi, qu’un moyen de sauver vos gens. Nous partons avec lui. Immédiatement ! Sans anneau, ce village ne vaut plus le sang qu’on y verserait. Je vous ai juré protection. Je tiendrai ce serment, même si je dois pour cela marcher seul vers la mort.
Ce n’était pas une fuite. C’était une diversion vivante.
Il pivota, déjà en train d’ordonner mentalement au griffon céleste.—

























































































































































Puis, verbalement aux autres :— Comte, faite prévenir Ina au plus vite. Qu’on prépare mes montures et qu’on les libère hors de l’enceinte. Dites le mot "étincelle" pour éviter un accident. Tout de suite.
Il marqua une brève pause.— Kryssyyor, Gloäar vient vous chercher. Tu prends Averton avec toi et tu t'assures qu'il ne lui arrive rien, à lui ou à l'anneau. Ils comprendront vite que l’anneau n’est plus ici. Je vais m’ en assurer et qu’ils sachent où le chercher... dans un premier temps.
Ses ailes immaculées se déployèrent dans un fracas de plumes. Il ferma un instant les yeux, murmurant une bénédiction pour ceux qui partaient et pour ceux qui restaient.— Vous avez vos ordres. Exécution.
Sans un regard en arrière, Elion d’Alusaire se dirigea vers la brèche et s’éleva dans le ciel tourmenté. Déjà, la troupe ennemie apparaissait au loin, une marée d’acier lancée au galop.
Il alla à leur rencontre.
À bonne distance du bourg, il se posa, croisa les bras et attendit.
Quand ils seraient assez proches, il libérerait la pleine splendeur de ses auras, éclatantes comme un défi jeté à la nuit.¤ Qu’ils viennent donc.
Qu'ils comprennent qu'ils n'avaient plus rien à faire ici.
Qu'ils comprennent, que ce lieu est sous la protection du Vigilant.
Ou qu'ils se brisent sur sa protection, jusqu'à ce qu'elle tombe ou vainc.
Qu’ils le suivent lui. ¤
Et que Heaum veille sur Cormaeryn.