Quel est votre nom, voyageur ?
Eléasis (VIII) 1373, 2ᵉ chevauchée
   

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> Chapitre 1 (bis) : Troubles sur la rive
écrit le : Dimanche 25 Janvier 2026 à 17h03 par La Goualeuse
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- Les dieux t'entendent, mon garçon... lança le milicien, du ton de ceux qui espèrent encore, mais n'y croient plus vraiment.

Calem quitta le corps de garde avec davantage de questions que de réponses. Il savait bien que la criminalité avait explosé depuis l'afflux des réfugiés d'Arabel et l'extension mal maîtrisée de la ville. Mais les rumeurs parlaient surtout de larcins, de contrebande, de trafics sans grande conséquence... Les disparitions du petit Ormantrel et de Solatha relevaient-elles du même mal, ou n'étaient-elles qu'une funeste coïncidence ?

En marchant vers les quais, espérant trouver dans le labeur du port de quoi noyer ses pensées, il poursuivait ses ruminations. Un tueur d'enfants sévissait-il réellement à Wheloune ? Et si tel était le cas, aurait-il osé agir en plein jour ? À bien y réfléchir, Calem n'avait rien vu d'autre que ces fragments d'écorce cendrée. Quant au vieux pêcheur, il ignorait encore ce qu'il avait réellement aperçu : peut-être moins Solatha que la main coupable ayant tranché les cordages de la cargaison de vin ?



1373, Kythorn - première décade, deuxième jour
Cormyr - Ville de Wheloune
Abords du bac de la Wiverne (rive est)


Le jeune homme attendit la pause méridienne pour se mêler aux autres dockers, interrogeant ses camarades sur d'éventuelles caravanes fluviales de longue distance. L'envie de prendre le large le travaillait depuis longtemps ; Wheloune lui paraissait désormais trop vaste, presque étrangère. Mais rien de tel ne se profilait. On ne cherchait des hommes que pour des courses courtes, vers les villages du sud, ou pour un cabotage ingrat, à contre-courant.

Ce ne fut qu'au moment où la cloche du contremaître dispersa les ouvriers que Calem la remarqua. Sur la rive opposée, la mère de Solatha se tenait au plus près de l'eau, immobile, semblable à une figure oubliée du paysage. Une couverture sombre reposait sur ses épaules . La tête tristement inclinée vers le fleuve, elle semblait attendre...



Trêve de jacasseries !
 
 
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PM
écrit le : Samedi 31 Janvier 2026 à 14h02 par Calem
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Suite à la déconvenue rencontrée plus tôt dans la matinée Calem avait regagné les quais avec un optimisme nouveau. Le fleuve et ses abords avaient toujours eu un pouvoir réconfortant sur le jeune homme, il y trouvait toujours quelque chose de nouveau ou d'inattendu, sans que cela n’ôte le côté familier qu'il ressentait pour ces derniers. Mais certains jours faisaient peser l'ennui et, comme manipulé par le sort, le jeune docker alla de déception en déception. Il se sentait piégé par la ville et ses intrigues, bien qu'il s'efforçait de toutes deux les fuir. Le fleuve ne serait pas complice de son évasion avant quelques lunes et seulement si une opportunité se présentait. Ressassant d'amères pensées sur ses récentes mésaventures, il n'entendit qu'à peine la cloche si familière du contremaître, pas suffisamment fort pour le rappeler sur terre tout du moins. Son regard flottait sur la Wiverne dont le cours restait inlassablement énigmatique puis vint finalement s'échouer sur la rive ouest...

Figée telle une statue, plongée depuis la veille dans la solitude et visiblement le chagrin, la mère de Solatha semblait hanter la rive ou, si proche des eaux, paraissait y chercher le fantôme de son enfant. Fatigué par une nuit agitée et n'ayant que trop ruminé les événements de la veille, frustré aussi de sa matinée, Calem ressentit un mélange de tristesse et de culpabilité en la voyant. Il ne leur devait rien, ni à elle ni à la petite, et pourtant. Il se décida à prendre le prochain bac pour traverser le fleuve dans l'objectif de la rejoindre, surveillant toujours la rive opposée de peur que la mère ne s'éloigne ou, au contraire, se laisse happer de désespoir par la Wiverne.

La traversée lui parût trop courte et trop longue à la fois. A chaque fois qu'il avait porté son regard sur la rive il avait aperçu la silhouette de la mère, immobile, ce qui ne fit que nourrir davantage ses doutes. Lorsqu'il débarqua sur la rive Ouest elle était toujours là, peut-être incapable de bouger. Alors même qu'il se dirigeait à sa rencontre, elle semblait toujours figée, et proche d'elle, Calem se souvint qu'il n'avait jamais été doué pour briser la glace. Il ne s'embarrassa pas de politesses et déclara peut-être maladroitement, un peu bourru :


- Je... Je pensais vous trouver ce matin au corps de Garde... Je crois que ceci appartient à votre fille. Calem présenta l'écorce dans la paume de sa main. Je l'ai trouvée hier sur les docks, juste après l'accident.

Les mots du jeune homme étaient lourds de sous-entendu, mais il n'aurait osé clairement annoncer qu'il pensait Solatha vivante. D'autant plus qu'il ne sut que dire par la suite, espérant de tout cœur que la mère endeuillée ne le laisse pas plus bête qu'il ne l'était probablement déjà.


 
 
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écrit le : Mercredi 04 Février 2026 à 17h46 par La Goualeuse
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Perdue dans ses pensées, comme entièrement absorbée par la peine, la mère de Solatha ne remarqua pas Calem approcher. Une main crispée serrait un pan de sa robe humide, l'autre pendait, inerte, maculée de boue séchée. Par moments, ses lèvres remuaient sans qu'aucun son ne s'en échappe. Elle ne tourna la tête qu'en entendant sa voix.

Ses cheveux pendaient en mèches ternes autour d'un visage aux traits tirés, vidé de toute couleur. Elle ne pleurait plus. Ses yeux, rougis et fixes, se levèrent sur le jeune docker sans qu'il y discerne la moindre étincelle d'un sentiment. Puis son regard glissa vers les fragments d'écorce argentée, avant qu'elle ne ferme les paupières dans un gémissement étouffé.

Sa frêle silhouette fut secouée d'un spasme si brutal que Calem tendit instinctivement les bras, craignant qu'elle ne s'effondre. La couverture de laine brune glissa de ses épaules ; elle ne fit rien pour la retenir.


- Merci, souffla-t-elle d'une voix si ténue qu'elle semblait prête à se rompre.

Elle prit le jouet de fortune avec une infinie précaution, comme un fidèle touche une relique, entre crainte et vénération. Puis, s'en détachant aussitôt, elle ajouta avec une froideur surprenante :


- Mais il est vain d'espérer... Oui, il est vain d'espérer.

Lancers...



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PM
écrit le : Dimanche 08 Février 2026 à 14h31 par Calem
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Se découvrant bien plus empathique qu'il aurait souhaité l'être Calem était aussi mal à l'aise que la mère de l'enfant était triste. Il avait hésité puis fui ce moment la veille, probablement guidé par la raison. Que faisait-il là au juste ? Le silence succéda aux mots désespérés de son interlocutrice.

- Ayez foi, la Grande-Mère veille sur ses enfants, l'encouragea finalement Calem qui, ayant longtemps observé sa mère d'adoption, savait quel réconfort le divin pouvait apporter aux âmes les plus tourmentées. Si Solatha tenait ses écorces elles revenaient probablement toutes deux du Bosquet divin. Chauntéa ne m'a t'elle pas mené à cette écorce, puis à vous, sans même que je ne vous cherche ? Qu'est-ce qui vous abîme ainsi pour que tout espoir vous soit interdit ?

Ces questions paraitraient peut-être brutales et égoïstes, mais l'optimisme et l'espoir du jeune homme avaient parlé. Depuis la veille, à tort peut-être, il avait l'intime conviction que la fillette n'était pas tombée à l'eau. Qu'est-ce que la mère avait vu ? Ne tenait-elle pas son enfant par la main au moment de l'accident ? Que lui avait dit la Garde Pourpre pour la plonger dans le deuil sans même que des recherches n'eurent été menées et qu'un corps n'eut été retrouvé ?

Conscient de sa probable maladresse Calem regardait le visage marqué de la malheureuse, y cherchant un signe quel qu'il soit, et affichant de son côté un masque bienveillant.


 
 
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écrit le : Samedi 21 Février 2026 à 17h56 par La Goualeuse
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La mère de Solatha, le regard morne, demeura un instant silencieuse après les paroles de Calem. Le nom de la Grande-Mère avait glissé sur elle sans éveiller le moindre éclat dans ses yeux, ni le moindre mouvement sur ses lèvres. Ses doigts se resserrèrent autour du fragment d'écorce, puis lentement, l'autre main vint chercher sous le pli de sa couverture un fin cordon noir noué à son poignet. Elle en suivit le fil du pouce, d'un geste répétitif, presque machinal.

- La foi... murmura-t-elle, sans relever les yeux. On m'a expliqué que l'espoir prolonge la souffrance. Qu'il rouvre la plaie, chaque matin, plus vive encore que la veille.

Sa voix n'avait pas tremblé ; elle paraissait au contraire étrangement posée, comme si les mots qui lui étaient soudain venus l'avaient portée.

- Chercher... Longer le fleuve... Remuer l'eau... Elle secoua faiblement la tête. La Garde a fait ce qu'il fallait. Il n'est pas bon d'insister quand le fleuve a déjà pris.

Son regard se porta vers la Wiverne, résigné.

- Résister ne fait qu'aggraver la douleur. Il faut apprendre à rester... Elle s'interrompit, moins pour chercher le mot juste que pour faire, sembla-t-il à Calem, un effort de mémoire. Tranquille. Ne plus attendre. Ne plus rien attendre.

Ses doigts cessèrent un instant de caresser le cordon noir, puis reprirent leur mouvement lent et régulier.

- C'est la seule façon de survivre. Ses yeux s'embuèrent alors qu'elle laissait échapper, comme malgré elle, une interrogation. N'est-ce pas ?

hrp.gif Calem continue de rater ses jets de psychologie. Je laisse donc à ton interprétation les messages, sans donner trop d'indices dans le corps du message.

Lancers...



Trêve de jacasseries !
 
 
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PM
écrit le : Samedi 28 Février 2026 à 16h43 par Calem
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Quelque chose dans l'attitude et les mots de la jeune femme sonnait faux, comme s'ils n'étaient siens qu'en partie. Calem, décontenancé, peinait à définir le sentiment qu'elle provoquait en lui, ce malaise qui semblait tant l'habiter qu'il débordait presque sur son interlocuteur. Mais qui était-il pour la juger ? Pouvait-il seulement imaginer sa peine et sa douleur ? L'empathie se mêlait pourtant à la révolte, comment pouvait-elle déjà avoir enterré sa fille sans même qu'un corps ne soit retrouvé ? Etant lui même orphelin cette pensée lui était insupportable. Sa propre mère l'avait elle ainsi abandonné quelques heures après sa supposée disparition ? Qui de mieux placer qu'un parent pour s'autoriser l'espoir ? Et pourtant... la mère de Solatha était bien là, d'ores et déjà brisée, abandonnée toute entière à un deuil étrangement précoce.

- Je suppose que chacun a sa propre manière d'affronter les épreuves, dit Calem pour la conforter avant d'ajouter comme un défi, j'espère que vous trouverez celle qui vous est propre. L'espoir en fait peut-être partie qui sait, personne sinon vous ne peut vous l'interdire.

Il savait la Wiverne cruelle, mais moins que les hommes. De plus, elle engloutissait rarement les corps, mais les abandonner tôt ou tard sur la rive une fois qu'elle s'en était lassée. La Garde ou ses proches, son époux peut-être, avait manifestement convaincu la jeune femme du pire et Calem n'était pas venu raviver l'espoir. Elle semblait désespérément seule et, si son intuition était bonne, avoir déjà abandonné la déesse. Ce cordon noir qu'elle portait en bracelet l'intriguait autant qu'il lui rappelait un chapelet. De retour chez lui il interrogerait sa mère sur cet étrange objet et sur la malheureuse et son enfant. Pour l'heure il tiendrait compagnie encore quelques instants à cette âme en peine, échangeant quelques mots creux peut-être, ou cédant au silence s'il le fallait, puis il prendrait poliment congés.


 
 
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