Boisgrévier
De l’extérieur, rien ne trahit la présence d’un village : seulement un promontoire rocheux abrupt, dont l’ombre s’étend sur une forêt de pins noirs et d’éboulis moussus. Les rapaces y décrivent leurs cercles, indifférents au vent qui siffle entre les fissures. Pour le voyageur, ce n’est qu’un coin perdu, battu par le soleil le jour, par les rafales la nuit.
Pourtant, quiconque s’attarderait sentirait un léger malaise. On croit n’y voir qu’un rocher. Mais un rocher qui trouble l’oeil, qui se fait plus grand, plus sombre qu’il ne devrait l’être. Les ombres entre les arbres s’épaississent au-delà du naturel et les minces sentes qui s’y engagent se dérobent soudain, comme happées par un chaos de branches griffues et de pierres branlantes.
C’est que l’entrée de Boisgrévier est gardée par de discrètes illusions : un rideau de ronces qui n’est qu’apparence, des échos trompeurs qui font hésiter le pas, des éclats de lumière qui attirent vers de fausses pistes. Aux étrangers, la fissure qui mène au hameau paraît être un simple interstice bouché de lierre et d’ombre. Seuls les initiés savent où poser leur pied pour franchir ce voile invisible.
S’enfonçant sous terre, le passage est étroit, à peine assez haut pour se faufiler. La lumière de la surface s’étiole, remplacée par la fraîcheur humide de la roche et des odeurs d’humus. Plus loin, la galerie s’élargit. Des lanternes de verre épais, serties dans la roche, s’illuminent d’une lueur douce et verdâtre semblable à celle de la mousse phosphorescente qui court dans les fissures. Le silence n’est jamais complet : il bat du goutte-à-goutte régulier, résonne de voix lointaines ou d’un coup de marteau perdu.
On débouche enfin dans une salle aux parois trouées de terriers. Chacune de ces ouvertures arrondies est encadrée de gravures simples — spirales, visages rieurs, fleurs stylisées, silhouettes d’animaux ou de champignons. Derrière ces portes, de petites pièces douillettes se devinent : tapis tissés avec soin, coffres délicatement ouvragés, lits bas recouverts de fourrures. Une chaleur d’âtre et de soupe épicée flotte dans l’air.
En progressant, le réseau s’anime: des galeries voûtées relient des ateliers où l’on entend crisser la lame sur la fourrure, tinter le maillet sur la pierre, crépiter les alambics et cliqueter des rouages minuscules. Plus loin, un couloir entier s’ouvre sur des jardins souterrains : carrés de champignons, de lichens et de racines, baignés par une lumière diffuse que projettent des gemmes enchantées.
Au cœur du hameau se trouve la grande caverne, vaste cercle où tout converge. La voûte y culmine haut, percée de conduits d’aération d’où descendent parfois un souffle frais ou un trait de soleil. Des tables de bois sombre, disposées en anneau, invitent aux banquets. Au centre, une dalle polie de granite sert à la fois de tribune pour les conseils et de scène pour les musiciens. Des bannières de tissus bariolés pendent entre les stalactites, témoins immobiles des fêtes passées.
Malgré son isolement, Boisgrévier n’est pas morne : le hameau bruisse d’une vie paisible et industrieuse. Partout circulent des gnomes affairés, riant, bricolant, échangeant nouvelles et plaisanteries, parfois interrompu par le râle d’un soufflet de forge ou le carillon d’une horloge expérimentale. L’un dorlote une taupe au pelage soyeux, l’autre siffle à la belette qui le suit comme son ombre, tandis qu’un blaireau imperturbable somnole dans un recoin.
De cet ensemble émane une impression paradoxale : un lieu clos, sculpté dans la roche, mais vibrant de lumière, de vie et de chaleur. On comprend alors pourquoi ses habitants ont choisi de s’y cacher : Boisgrévier est une forteresse invisible, mais surtout un foyer, un cocon protecteur où chaque pierre garde la mémoire et la survie du clan.